charlesberthou.fr
Article

L'humanité a toujours tremblé devant sa propre lumière

Dans Matrix, Morpheus tend à Néo deux pilules. La bleue pour demeurer dans l’illusion confortable. La rouge pour voir le monde tel qu’il est réellement. Ce qui rend cette scène universelle, c'est qu'elle parle de la condition humaine devant l'irruption d'une réalité qu'on ne peut plus ignorer.

La pilule rouge, aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle. Et beaucoup l’ont encore dans la main.

Pour ma part, je l’ai prise. Je travaille dans un secteur vieux de plusieurs siècles, dont les fondations sont interrogées par des acteurs qui n'existaient pas il y a 10 ans.

Déjà vu mais jamais à cette vitesse

Au 19e siècle, la machine à vapeur a multiplié la force physique de l’homme et fait entrer le monde dans l’ère industrielle. Dans les 90’s, Internet a transformé la circulation de l’information, réduit les distances, rebattu les cartes économiques. Blockbuster, Kodak ou les libraires ne diront pas le contraire.

Ces deux révolutions avaient un point commun : elles laissaient intact le monopole cognitif de l'Homme. La machine pouvait tisser, souder, calculer selon des règles prédéfinies, mais elle ne raisonnait pas, ne reformulait pas, ne créait pas en situation d'incertitude. Cela restait notre domaine.

L’intelligence artificielle change cela et elle le fait à une vitesse inédite.

En novembre 2022, ChatGPT atteint 1M d’utilisateurs en 5 jours. Netflix avait mis 3,5 ans. Facebook, 10 mois. C'est la diffusion technologique la plus rapide que l'humanité ait jamais connue, et elle touche simultanément le droit, la médecine, la finance, l'éducation, l’art…

En 1950, Wiener écrivait que les machines finiraient par défier non seulement le travail manuel mais également le travail intellectuel. Il écrivait cela quand les ordinateurs occupaient des salles entières et apprenaient à jouer aux échecs. Il y a 70 ans…

Ni catastrophisme ni déni : regardons le réel

D’un côté, les alarmistes annoncent des destructions massives d’emplois. Goldman Sachs évoque 300M d’emplois potentiellement exposés dans le monde. McKinsey chiffre à plus de 30 % les heures travaillées en Europe susceptibles d'être automatisées d'ici 2030.

Ces chiffres ont leur utilité : ils forcent la prise de conscience là où la complaisance s'installe. Mais ils entretiennent aussi une confusion : automatiser des tâches ne signifie pas supprimer automatiquement des métiers entiers.

De l’autre côté, les sceptiques rappellent que toutes les révolutions technologiques ont provoqué des peurs comparables et que l’emploi a toujours fini par rebondir. Ils ont raison sur le principe mais ils sous-estiment un facteur majeur : la vitesse. C’est elle qui change la nature du moment que nous vivons.

Le Forum économique mondial projette la création de 170M de nouveaux postes d'ici 2030 contre 92M supprimés, soit un solde net positif de 78M. Ce qui arrive, c'est un monde avec un travail profondément recomposé, qui réclame des compétences différentes à une vitesse sans précédent historique.

Les organisations sont face à leurs choix

Dans les organisations, le constat est simple mais inconfortable : 6 % seulement des grandes entreprises ont effectué un déploiement d'IA à grande échelle, et moins d'un tiers des PME a véritablement engagé le sujet. On expérimente, on pilote, on tâtonne avec la prudence de ceux qui savent que les erreurs coûtent cher et que les succès sont difficiles à mesurer.

Cette inertie n’est ni de la lâcheté ni de l’ignorance. C’est une réaction humaine classique face à un changement profond. Machiavel l'avait théorisé avec une lucidité qui résiste à 5 siècles : « rien n'est plus difficile à conduire qu'un changement d'ordre nouveau, parce que ceux qui profitent de l'ancien ordre le défendront avec énergie, tandis que ceux qui bénéficieraient du nouvel ordre ne le soutiennent qu'avec timidité ».

Le sujet est donc humain, organisationnel et culturel.

Il faut imaginer l’homme heureux

Un médecin libéré des tâches administratives qui absorbent aujourd'hui près de 30 % de son temps, rendu à sa mission première : soigner, écouter, décider avec toute la finesse que l'expérience humaine seule peut conférer. Un conseiller bancaire déchargé de la conformité mécanique, capable de consacrer l'intégralité de son attention à comprendre la situation réelle de son client, à construire une relation de confiance que l'algorithme ne pourra jamais remplacer.

Une PME de province accédant pour la première fois à des capacités d'analyse et de veille comparables à celles des grandes entreprises. Un enfant apprenant à son rythme, avec un tuteur infiniment patient qui ne se lasse jamais et ne compare jamais.

Ces avenirs ne relèvent pas de la spéculation. Cela existe déjà, de façon inégale, mais réelle.

Il y a une perspective que ce débat néglige presque toujours : la planète. Stiell, secrétaire exécutif de l'ONU pour le climat, déclarait dès 2023 qu'il est désormais évident que l'intelligence artificielle peut s'avérer un instrument précieux dans la lutte contre les changements climatiques.

Selon l'ADEME, les technologies fondées sur l'IA peuvent contribuer à réduire la consommation d'énergie de 10 à 20 % dans l'industrie, en optimisant les processus de production et en détectant les anomalies en temps réel.

Google, de son côté, a appliqué un algorithme d'apprentissage automatique à la gestion thermique de ses data centers : résultat, une réduction de 40 % de la consommation d'énergie liée au refroidissement. L'IA consomme de l'énergie, c'est indéniable. Mais une IA bien orientée, au service des bons problèmes, peut rendre à la planète bien plus qu'elle ne lui prend.

Les passeurs

L'histoire des grandes transformations technologiques enseigne une leçon constante que l'on feint régulièrement d'oublier : la technologie ne se déploie pas d'elle-même de façon bénéfique. Elle a besoin de passeurs capables de tenir ensemble la promesse technologique et la résistance humaine, la vision stratégique et le sens du travail.

Lewin, dans ses travaux fondateurs sur la psychologie du changement, avait modélisé le processus en 3 phases : dégeler les certitudes, transformer les pratiques, recristalliser les nouvelles normes. La phase de dégel est celle où tout échoue ordinairement, pas par manque de technologie, mais par manque de narration, par l’absence d’une orientation capable de rendre compréhensible et acceptable ce qui est d'abord vécu comme une menace.

L’exemple de Toyota l’illustre : lorsque la firme nippone a déployé le Lean Management dans les 70’s, la majorité des groupes industriels occidentaux ont d’abord observé le modèle avec curiosité puis l'ont copié à la lettre ensuite. Ils ont, pour la plupart, échoué parce qu'ils avaient importé la méthode sans importer la culture qui la rendait possible.

Toyota incarnait une philosophie du travail, de l'amélioration continue, du respect de l'opérateur. La transformation IA reproduit exactement ce schéma : les organisations qui n'y voient qu'un outil rateront la marche. Celles qui y voient un changement de culture, de posture et de rapport au travail auront une longueur d'avance.

Les grandes transformations de l'humanité n'ont jamais été stoppées. Elles ont été guidées, bien ou mal, par ceux qui avaient compris avant les autres ce qui se passait et qui avaient eu le courage de l'organiser.

La pilule rouge est sur la table. La question qui demeure est de savoir qui aura la lucidité de la saisir ?

En tout cas, je continuerai à montrer le chemin du lapin blanc.

Références citées

Norbert Wiener, Nicolas Machiavel, Kurt Lewin, Simon Stiell, Forum économique mondial, PwC France, McKinsey, Goldman Sachs, ADEME, Bureau international du travail, Google DeepMind, Matrix, Blockbuster, Kodak.

← Retour aux articles